Interview de Jérémie Elkaïm pour "La Guerre est déclarée"
Introducton
Egalement à l'affiche de Polisse en 2011, Jérémie Elkaïm est sans conteste l'acteur qui monte. Peu connu chez nous, il a pourtant déjà tourné chez Bonello, Jacquot, Corsini ou Ozon. Dans La guerre est déclarée, il campe son propre rôle, celui d'un père dont l'enfant tombe gravement malade. Rencontre avec un des acteurs qui fera le cinéma de demain.
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Dans quel état d’esprit êtes-vous à quelques jours de la sortie en salles de votre film ?
Nous sommes actuellement en pleine promotion du film. C’est très agréable pour nous car nous avons fait La guerre est déclarée pour le public et nous allons à sa rencontre depuis plusieurs semaines. Nous sommes touchés par le retour des gens, par leur enthousiasme pour le film. Maintenant, nous espérons évidemment qu’un public plus large sera au rendez-vous dans les salles.
La guerre est déclarée est beaucoup plus universel que La reine des pommes. Avez-vous fait ce choix pour être plus proche du public ?
Oui, il y avait un vrai désir de raconter une histoire qui soit la notre mais qui puisse parler au plus grand nombre. Nous racontons une histoire sans oublier le public. Même si cette histoire est personnelle, elle nous dépasse, elle finit par s’adresser à tout le monde.
Cet investissement personnel est-il votre marque de fabrique ? Quelle frontière placez-vous entre la réalité et la fiction ?
Je pense à cette phrase de Truffaut : « il faut faire des films furieusement personnels ». Ce que j’entends là-dedans, c’est que peu importe le sujet, un film devient intéressant à partir du moment où l’on y met un peu de soi. C’est la démarche de Valérie, qui est assez « décomplexée » dans le travail et qui cherche constamment à injecter cette part d’elle-même dans le cinéma qu’elle souhaite faire. Elle s’abandonne totalement pour son film.
La guerre est déclarée est inspiré de choses que nous avons vraiment vécues sans que ce soit de l’autofiction. L’idée était de trouver un angle sous lequel cette histoire pouvait raconter quelque chose à tout le monde. On s’est dit que les aventures de deux amoureux face à cet événement qui les dépasse seraient également l’occasion de parler de notre génération, de son rapport à l’amour, à la famille, à la « mode »,…
Justement, pensez-vous représenter votre génération, celle des années 2010 ? Est-ce une volonté délibérée ?
Disons qu’à notre époque, pour la tranche des 25-40 ans, ce qui nous caractérise, c’est le fait que nous n’avons jamais mené de combat politique. On ne s’est pas battu pour un monde meilleur, pour des utopies ou des idées auxquelles nous croyons. Or, les générations précédentes tiraient de ce type de combat un véritable épanouissement. Ça les nourrissait, ça donnait un sens à leur vie. Tout d’un coup, Valérie et moi nous nous sommes dits que ce combat intime (sauver un enfant) représentait bien plus qu’une affaire privée. C’est le moyen pour un couple de trouver son combat, un combat qui, par conséquent, confère un sens à la vie, une envie de se battre et de s’affirmer. Nous pensons avoir caractérisé quelque chose de propre à notre génération, un type de combat qui s’est déplacé sur d’autres lieux.
Comment vous situez-vous par rapport aux cinéastes de votre génération ? Partagez-vous des points communs avec eux ?
C’est difficile à dire. Avec Valérie, nous avons décidé de tout oublier et de tout s’autoriser sans devoir nous soucier de ce que font les autres. Valérie a « l’intelligence des mains », elle fabrique ses films presque toute seule, comme un artisan. Dès le départ, aucunes règles ne sont venues dicter son travail. On s’autorise tout. Donc je crois qu’on ne se pose pas la question de savoir si on s’accorde ou non avec une lignée de cinéastes ou si, au contraire, on remet en question les codes du cinéma français. Nous cherchons d’abord à réaliser les films qu’on a envie de faire et de la façon qui nous convient le mieux.
Néanmoins, le côté artisanal de vos films bouscule les habitudes du cinéma français, tant au niveau de la production que de la réalisation.
Oui, dans un sens, car c’est sûr que nous travaillons de manière tout à fait différente. Tout est permis pour incarner les questions de fond du film. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de choses qui nous déplaisent dans les films d’aujourd’hui, des choses qu’on ne se permettrait jamais de faire. Par exemple : filmer une fête. Souvent, ce type de scène sonne faux avec les figurants et tout le reste. Dans La guerre est déclarée, la fête a réellement eu lieu : c’est une vraie fête, avec nos amis, de l’alcool, les gens s’amusent… Nous insérons nos personnages dans ce contexte « réel ». Forcément, cela devient plus vrai. Tout est comme ça dans le film : on préfère s’insérer et travailler à partir de cette ambiguïté avec la vie.
L’équipe de tournage était composée de 8 personnes, ce qui est très, très peu pour un film français comme le nôtre. Avec les nouvelles technologies, et les possibilités esthétiques qu’elles offrent, il est aujourd’hui possible d’obtenir de très belles choses avec peu de moyens. Il y a, chez nous, une véritable fusion entre la production, l’écriture et le tournage. C’est une même pulsion de vie qui s’empare de tout ce qu’elle rencontre, et forcément des conventions du cinéma.
Vous êtes un des acteurs français les plus en vue du moment. Pourtant, le public belge ne vous connaît pas très bien. Comment êtes-vous venu au cinéma ?
J’ai toujours voulu faire du cinéma, raconter des histoires et comprendre comment on fabrique des films. Ce qui m’intéressait, c’est d’être présent à tous les stades de la création d’un film. Assez naturellement, parce que je faisais souvent l’imbécile, j’ai commencé à être acteur pour des amis réalisateurs. J’ai même écrit des petits scénarios,… Un peu de façon dilettante, je me suis mis à être acteur, et comme je tournais dans des projets assez proches de ma vie privée, j’ai eu une carrière relativement confidentielle. Je connais Valérie depuis très longtemps. Nous nous sommes nourris mutuellement du même amour pour le cinéma. Et du coup, après quelques temps, on s’est dit qu’on ferait bien nos propres films.
Vous considérez-vous d’abord comme un acteur ou un créateur ?
Quand je joue dans un film, je m’abandonne entièrement à la volonté du metteur en scène pour incarner le mieux possible mon personnage. Dans cette optique, je suis toujours au service d’un film. Je ne dirais pas que cet aspect du métier est celui qui me procure le plus de plaisir. Celui-ci réside plutôt dans la possibilité d’être partie prenante de l’aventure d’un film en général. S’abandonner à un rôle est plutôt une affaire d’incarnation. Ce n’est pas vraiment artistique. C’est passionnant certes, mais seul le cinéaste détient les clés du film et définit sa facture artistique.
Quelle est votre part dans le travail de création avec Valérie Donzelli ? Sur quel aspect vous investissez-vous le plus ?
J’ai travaillé à tous les niveaux du film. Nous avons vraiment pensé ce film ensemble pour qu’il n’ennuie pas les gens, et surtout pour qu’il ne les prenne pas en otage. Nous nous sommes beaucoup amusés à le faire, et c’est primordial pour nous de prendre un plaisir immense à faire nos films. D’autant plus que nous sommes très intéressés par la comédie, que nous tendons vraiment dans cette direction.
Justement, si je vous dis que vous êtes une sorte de Jean-Pierre Léaud de notre époque, mais en plus "drôle", que pensez-vous de cette comparaison ?
C’est une comparaison flatteuse ! Il a participé à une époque du cinéma qui m’a beaucoup marquée, avec des films comme La maman et la putain, la série des Doinel chez Truffaut, etc. Donc oui, cette comparaison me plait, d’autant qu’il y a quelque chose qui m’intéresse vraiment dans ses films : sa politesse, sa manière de s’exprimer toujours très classe. L’incarnation ne vient pas d’un naturalisme. Je ne suis pas intéressé par cette manière de concevoir le jeu d’acteur, qui est un peu trop conventionnelle. Je préfère le travail d’un Léaud dont le phrasé si personnel m’inspire profondément. Ha si je pouvais arriver à son niveau un jour !
Vous avez réalisé plusieurs courts métrages. Envisagez-vous de passer au long ?
Oui, bien sûr, je prépare un film que je tournerai l’été prochain.
Avec Valérie Donzelli ?
Elle collabore avec moi, on en discute, mais je pense qu’elle ne jouera pas, si ce n’est peut-être un petit rôle. C’est un film que j’écris pour des adolescents.
Travaillerez-vous également de manière artisanale ?
Je vais essayer de faire le meilleur film possible avec ce dont je disposerai. Tous les moyens seront bons ! Je me demande comment je vais faire car je ne travaillerai plus étroitement avec Valérie. J’y réfléchis toujours, mais je compte bien tout m’autoriser.
Entretien réalisé par Guillaume Richard
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